Loucif Hamani for ever !

18 Juil

C’est dans un petit bistrot kabyle d’Ivry-sur-Seine, en cette chaude après-midi de juillet, que j’ai retrouvé Loulou. Juché sur un tabouret de bar, chemisette bleue et blanche au col largement ouvert, chaîne en or et lunettes autour du cou, il était en train de disputer une partie de domino lorsque j’ai poussé la porte du troquet…

L’oeil vif, un sourire malicieux sur les lèvres, son visage s’illumine lorsqu’il me voit. Ma joie est encore plus intense. Comme à chaque rencontre, nous tombons sans protocole dans les bras l’un de l’autre sous les regards ahuris de l’entourage. On se dévisage comme deux rescapés improbables d’une apocalypse païenne. Quel bonheur de revoir, cinq années après notre dernière rencontre à Fontenay-sous-Bois, Loucif Hamani ! Uppercut émotionnel garanti. Qu’importent le temps qui passe, l’âge, les pépins de santé, les coups durs de la vie : rien ne gâche notre plaisir. Seul l’instant présent compte. On se retrouve et on oublie tout le reste. La rumeur du bistrot, la partie de domino, la chaleur suffocante, les soucis du quotidien… : plus rien n’existe. Nous voici tous deux projetés dans le passé, au Boxing Club de Choisy-le-Roi dans les années 80.

Voyage dans le passé

Des visages et des voix surgissent du néant. On entend Julien Teissonnières, notre regretté entraîneur, sermonner Loucif qui affiche encore 2 kgs de trop à trois jours de son combat. « Si tu n’es pas au poids demain, j’annule tout ! ». Gérard, le défunt fils de Julien, qui chante Le mambo du décalco de Gotainer pendant la séance collective de culture physique. Le martèlement continu du sac de sable, le claquement sec de la corde à sauter sur le sol et le choc des gants de cuir sur les pattes d’ours se confondent avec les respirations haletantes des combattants et la sonnerie stridente de la minuterie qui retentit toutes les trois minutes. Soudain, c’est soir d’entraînement dans les eighties.
On évoque nos frères de combat trop tôt disparus : Guitry Bananier, Abdel Laidoudi et tant d’autres hélas… Loucif n’a rien oublié. Ni personne. Sa mémoire est intacte. En souriant, il se souvient de certains anciens boxeurs du club : Lakhal Djellal, Khaled Lasbeur, les frères Debah, Bruno Mini, Madjid Izouaouène, Salah Ouhab, Djamel Rémini, Madani Medjani, Daniel Masson … « Sachez bien que je me souviens de chacun d’entre vous, même si je ne cite pas tout le monde. Je vous remercie de m’avoir toujours soutenu lorsque je boxais et je vous passe à tous un très grand bonjour ! », déclare Loucif avec une sincérité non feinte.
Il se souvient aussi de chacun de ses combats et égrène sans aucune erreur la liste de ses adversaires. Le plus dur ? Rudy Roblès en 1976 à Paris. L’Américain avait affronté, quelques mois plus tôt, le légendaire colombien Rodrigo Valdès pour le titre mondial WBC des poids moyens. Marvin Hagler ? Il avait des poings d’acier. Lucide, vif, Loulou se souvient de tout. Impressionnant pour celui dont la presse algérienne avait imprudemment annoncé la mort le 26 juin dernier. Lorsque je l’interroge sur ce sujet, il ne cache pas sa sidération. « C’est inexplicable ! J’ai reçu des appels téléphoniques toute la nuit, jusqu’à 6 heures du matin… Mes proches aussi ont été submergés d’appels. C’est de la folie cette histoire. Le pire, c’est que certaines personnes ont vraiment pensé que j’étais décédé et ont été plongées dans la tristesse, les pleurs… Je ne sais pas qui est derrière tout ça, mais cette fausse information a provoqué inutilement de l’inquiétude et de la souffrance ».

L’humilité des vrais grands

Malgré les démentis immédiats de ses proches et notre prompte dénonciation de cette sinistre rumeur ici même, la fake news apparaît toujours sur plusieurs sites et pages Facebook algériens. Un vrai délire collectif. Et surtout une absence totale de respect pour Loucif Hamani et sa famille. Mais Loulou ne s’attarde pas sur cette triste énigme. Il préfère poursuivre notre voyage dans le temps. Notre regretté entraîneur, Julien Teissonnières, occupe une place particulière dans son coeur. « Il était comme un père pour moi. Je n’oublierai jamais tout ce qu’il a fait pour moi, surtout à mes débuts… Je lui dois tant… ».
Plongés dans nos souvenirs communs, on aurait presqu’envie de renfiler les gants pour retrouver ces indicibles sensations que seul le ring sait procurer à ses vrais adeptes. Je lui rappelle ce jour où, lors d’une séance d’entraînement à Cheraga, près d’Alger, il m’avait plié en deux de l’un de ses uppercuts tranchants au foie. Sans le vouloir, sans aucune méchanceté. Car Hamani n’a jamais cherché à faire mal à ses sparring-partners. Il savait faire baisser la pression lorsque celui qui lui donnait la réplique était en difficulté. Jamais il n’appuyait vraiment ses coups à la salle. Sinon, aucun d’entre nous n’aurait tenu plus de deux rounds. Loucif a un coeur d’or. Simple, accesssible, généreux, il a l’humilité des vrais grands.
Un soir de combat, en décembre 1980 à Paris, il accomplit même un geste jamais vu sur un ring de boxe. Opposé à O’Dell Leonard, Loucif domine largement le combat et administre une magistrale leçon de boxe à l’Américain. Alors que ce dernier s’effondre sous ses coups, au 7ème ou 8ème round de mémoire, Loucif passe derrière lui et le relève en le saisissant sous les bras avant qu’il ne touche le sol. « C’est vrai, je m’en souviens très bien ! « , sourit-il lorsque je lui rappelle cette scène. Son regard s’allume et il me confie penser souvent à ces belles années boxe avec un brin de nostalgie. Moi aussi. Aujourd’hui, les combats de boxe diffusés à la télévision le laissent indifférents. Aucun boxeur ne le fait vibrer. « Le niveau n’est plus le même. Il n’y a plus de grand champion capable de remplir les salles. On ne voit plus de belle boxe… », regrette-t-il. Comment ne pas lui donner raison ? Surtout lorsqu’on a eu l’immense privilège de le voir boxer… Loucif, c’était la boxe dans toute sa pureté. La perfection pugilistique à l’état brut. Inimitable et jamais égalée à ce jour. Hamani for ever !

Nasser NEGROUCHE

Non, Loucif Hamani n’est pas décédé !

27 Juin
Des retrouvailles chaleureuses entre Loucif Hamani et Nasser Negrouche en février 2014 au Championnat de France amateurs de boxe anglaise  (Fontenay-sous-Bois).

C‘est une fake news à l’algérienne. Colorée et théâtrale, enrichie de détails épicés, de témoignages hallucinatoires, de trémolos larmoyants et d’expressions de circonstances macabres, teintées d’une religiosité d’apparat. Le tout sur un ton fataliste ponctué des traditionnelles jérémiades qui vont avec (package mortuaire classique). Ces pantomimes dissimulaient mal cependant la sorte de jouissance perverse éprouvé par celui qui vous annonçait la nouvelle (sans aucune émotion d’ailleurs…) d’un ton conquérant. Comme si son titre éphémère d’ambassadeur de la mort lui conférait une sorte de prestige moral, de toute puissance céleste…
Tout a commencé hier, en toute fin de soirée, sur les pages Facebook de certaines structures sportives algériennes décidément bien pressées d’enterrer notre frère de coeur et de combat Loucif Hamani. Vers 23h30, elles ont commencé à publier l’infox sur la foi d’une rumeur, d’un coup de fil ou tout simplement parce qu’une page concurrente du célèbre réseau social avait déjà publié la fausse nouvelle. « On ne va quand même pas se laisser doubler sur ce coup-là », se disaient intérieurement les administrateurs de ces comptes… Il est d’ailleurs instructif de constater, sur ces mêmes pages prétendument dédiées au sport, à la jeunesse, à la vie, le nombre impressionnant d’avis de décès qui y sont publiés. Toujours dans le même ton empesé et sinistre. De vrais journaux nécrologiques !

Des pratiques de charognards

La folle machine de l’intox était lancée et plus rien ne pouvait l’arrêter. Vérifier l’authenticité de l’info ? A quoi bon ?… Si le cousin du frère de la grand-mère d’Ali l’avait dit au voisin du père de mon oncle, c’est bien que c’était vrai… Et puis, Abdel machin m’a bien dit qu’il avait été transporté à tel hôpital où travaille l’ex-mari de Malika… Plus grave : certains médias « professionnels » n’ont pas hésité à reprendre l’information tels de vulgaires diffuseurs de ragots, sans aucune vérification et contre-vérification des faits ainsi que l’exigent les règles élémentaires du journalisme en de pareilles circonstances. Et en ne se préoccupant pas le moins du monde du choc psychologique et de la douleur immense qu’une nouvelle aussi grave aurait pu causer à la famille de Loucif, à ses proches, à nous qui avons partagé tant d’émotions avec lui pendant ces longues années de compagnonnage au Boxing Club de Choisy-le-Roi. Honte à ces charognards.

Une oeuvre immortelle comme les Isefra de Si Mohand ou Mhand , un tableau du Caravage ou un concerto de Bach !

N’attendons pas que Loucif Hamani soit décédé pour le célébrer comme il le mérite. C’est ce que nous faisons sur ce site depuis toujours. Il est trop facile de pleurer les morts, la mine compassée, lorsqu’ils ne sont plus là pour vous regarder dans les yeux. Aimons les êtres humains qui nous sont chers tant qu’ils sont encore vivants. Et disons leur notre amour, notre fraternité, notre estime en les serrant dans nos bras avec sincérité. Les regrets faussement émus, tardifs et les formules protocolaires et sans âme n’ont pas beaucoup d’intérêt. Et de toute manière, les dépeceurs de cadavres ignorent à l’évidence que la magistrale oeuvre pugilistique composée par Loucif Hamani est immortelle. Eternelle. Au-delà du temps. Il a forgé sa légende sur les rings du monde entier et à jamais elle y demeurera gravée comme un joyau précieux. Quoi qu’il arrive. Traversant les générations et narguant joyeusement le fil du temps. Comme les Isefra de Si Mohand ou Mhand , un tableau du Caravage ou un concerto de Bach. Longue vie à toi mon frère de coeur ! Mes chaleureuses salutations à toute ta famille.

Nasser NEGROUCHE

Génération Teissonnières !

23 Juin
Pour que jamais ne s’éteignent la mémoire de notre cher club de boxe et les nobles valeurs transmises par son fondateur, le regretté Julien Teissonnières…

Cest le nom de la grande opération de solidarité lancée pour garantir la survie de votre site Choisy Boxe. A la demande de plusieurs d’entre vous, qui n’ont pas pu répondre à l’appel au don lancé dans le dernier article, voici un lien vers une cagnotte permettant un paiement en ligne totalement sécurisé et qui accepte toutes les CBJe participe à l’opération Génération Teissonnières

D’avance, merci du fond du coeur de votre contribution ! En contrepartie de votre participation, votre nom figurera sur l’album Génération Teissonnières que nous publierons sur ce site à la fin de la collecte. Et si vous avez envie de nous aider à récolter plus de dons, je vous remercie de bien vouloir partager cette cagnotte avec vos amis, vos proches en leur envoyant le lien ci-dessous.

 

N.N

 

L’or et le charbon

16 Juin
Du jaune sur un fond noir, les couleurs historiques du Boxing Club de Choisy-le-Roi

Le nouveau logo de notre site ne doit rien au hasard. Les couleurs historiques du BC Choisy-le-Roi, dans les années 70 à 90, étaient le jaune et le noir. L’or de la victoire et le charbon de l’effort. La souffrance, les sacrifices et la gloire. Tout un symbole chromatique qui illustre bien la philosophie Teissonnières : travailler dur, très dur même puis savourer (modestement) son triomphe. Et recommencer… A la belle époque de notre club, shorts et peignoirs de combat portaient tous ces mêmes peintures de guerre. Trois bandes jaune sur fond noir. Signées Adidas, nos tenues tissées dans une soie légèrement brillante suscitaient l’admiration dans les vestiaires. Elles tranchaient avec les coloris souvent vifs (bleu ciel, vert, rouge, orange…) qu’arboraient les autres écoles de boxe. Et le public ne s’y trompait pas non plus lorsque nous traversions la salle pour nous rendre sur le ring. Le peignoir, surtout, avec son revers jaune à l’encolure et aux manches respirait la classe. Vissées à nos pieds, d’authentiques chaussures de boxe noires, tout en cuir, complétaient notre costume d’apparat. Certaines paires remontaient aux années 60. Et lorsque la pointure ne correspondait pas exactement à la taille du pied du boxeur, Julien Teissonnières n’hésitait pas à forcer un peu la main… Ainsi, il n’était pas rare qu’un boxeur qui chaussait habituellement du 42, par exemple, enfilât des brodequins de taille 40. Un vrai supplice. Le cuir rigide ne s’assouplissait guère pendant le combat et on ressortait de la bagarre sans une égratignure mais avec de méchantes ampoules aux orteils. Les poings levés au ciel mais les pieds défaits. La victoire et la souffrance. Encore la métaphore de l’or et du charbon. « La boxe est un sport janséniste », écrivait Roland Barthes.

Nasser NEGROUCHE

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