Julien Teissonnières : « Je suis comme un jardinier qui taille ses arbres… »

7 Oct

Article parisien JT 1993OKRetrouvée au fond d’une vieille valise démodée et pleine de souvenirs décolorés, une double page du Parisien, à peine jaunie par le temps et qui sent bon le vieux papier. Soigneusement pliée en deux, tel un parchemin sacré, elle est datée du 25 mars 1993. C’est la rubrique « Les sports Régionaux » de l’édition val-de-marnaise du quotidien national, page VII exactement.
En haut, un article titré « Le Plessis affiche sa sérénité » qui parle de football. En bas à droite, il est  question d’un certain Marek Lesniewski du C.M Aubervilliers qui a remporté la première étape Mondeville-Notre-Dame-de-Gravenchon du Tour de Normandie. Côté actualité sociale, en page II, on apprend dans cette même édition, que la production reprend à Yoplait-Ivry  et que les pharmaciens du département poursuivent leur mouvement de grève pour protester contre la délivrance  des prescriptions au titre de l’assurance-maladie gratuite. Enfin, un gros titre fait la une de ce cahier intérieur : « Le père meurtrier aux assises ».  Le papier évoque le procès d’un meurtre passionnel sordide déguisé en crime de rôdeur à Nogent-sur-Marne.

« C’est ça mon dada ! »

Mais revenons à la page VII de ces pages locales. En bas, sur 4 colonnes, s’étale un article consacré à notre regretté professeur de boxe Julien Teissonnières. Sous la plume de Cécile Nangeroni, il est titré : « A 81 ans, il fait encore le coup de poing ». Malgré cette formulation pas très heureuse à notre goût, l’article révèle certaines informations intéressantes sur la carrière de Monsieur Teissonnières. Ainsi, il n’aurait disputé que 5 combats amateurs et serait passé professionnel à l’âge de 21 ans. Dans les rangs pro, il aurait livré plus de 75 combats avant d’être contraint de raccrocher les gants en 1936; après une blessure à l’oeil survenue au cour d’un combat à Elbeuf. Déchirement de la rétine.
En 1993, au moment où cet article a été publié, notre professeur enseignait la boxe depuis 50 ans. Un demi-siècle consacré à la pédagogie du Noble Art. Tous les jours (et même deux fois par jour le mercredi). Le dimanche étant consacré aux compétitions fédérales la première moitié de la saison et, souvent, aux retours des galas du samedi soir l’autre moitié. Un vrai sacerdoce, assumé avec patience et bienveillance. Sans jamais faiblir pendant toutes ces années de dévouement. « Avec mes sportifs, je suis comme un jardinier qui taille ses arbres ! Je vois les jeunes arriver, je les forme et ils se développent physiquement et mentalement sous mes yeux. C’est ça mon dada ! », confiait Julien Teissonnières à la journaliste du Parisien. Une passion qui a donné naissance à une belle forêt de boxeurs au BC Choisy-le-Roi.

Nasser NEGROUCHE

 

 

Guitry Bananier, l’étoile filante du ring

10 Sep

Guitry BananierokDeux fois champion de France des poids légers au milieu des années 1970, sélectionné aux Jeux Olympiques de Munich en 1972 (en même temps que Loucif Hamani), vainqueur de plusieurs tournois internationaux avec l’Equipe de France…
Guitry Bananier était un escrimeur du poing hors pair, un artiste du ring qui a collectionné les trophées dans les rangs amateurs. Sa boxe féline a envoûté le public pendant les quelques années de sa prodigieuse et fulgurante carrière. Un parcours en forme d’étoile filante… Styliste longiligne et précis, il boxait avec intelligence et finesse, anticipant les gestes de ses adversaires, provoquant même leurs fautes pour mieux les piéger. Pur produit de l’école Julien Teissonnières, il connaissait ses classiques : feinter, toucher, tourner, esquiver, remiser…
A Munich, son style fluide et chorégraphique fera sensation. Mais son rêve de médaille ne se réalisera pas hélas. Il remportera cependant une belle victoire face au portoricain Luis Davila, champion d’Amérique Latine des poids légers. Décédé dans des circonstances tragiques au tout début des années 80, Guitry Bananier a laissé un vide immense au Boxing-Club de Choisy-le-Roi. Aujourd’hui encore, on évoque sa mémoire avec respect et tristesse…
Tous ceux qui l’ont connu lui prédisaient alors un bel avenir international chez les professionnels. Il aura néanmoins inspiré toute une jeune génération d’apprentis boxeurs par sa légende personnelle, sa boxe élégante et ses qualités humaines. Humble, toujours de bonne humeur, il était apprécié de tous. Tout comme son jeune frère Pascal, également brillant boxeur de haut niveau. Guitry demeurera l’un des boxeurs les plus doués de l’histoire de notre club. Nous ne l’oublierons pas. Une pensée fraternelle pour sa famille.

Nasser NEGROUCHE

Les 4 mousquetaires de Teissonnières

3 Juin

boxeurs choisy prix 79-80okQuelques centimètres carrés de pure nostalgie argentique. Un petit morceau de passé aux couleurs délavées de l’oubli. Des visages et des sourires que l’on croyait éternels. Cet instantané Polaroïd détraque le cours du temps. Ça fera bientôt 40 ans, mais c’était hier. J’entends encore leurs voix se confondre dans la rumeur de la salle, entre le tam-tam des sacs martelés par les coups et le sifflement des cordes à sauter qui claquent sur le sol. Il sont là, devant moi, tous bien vivants et sans une ride. C’était hier, je vous dis…
Fin septembre 1980, il fait encore beau à Paris. C’est jour de récompense à Pouchet. Nul ne monte sur le ring aujourd’hui. On enterre les gants de la guerre le temps d’un week-end. Champagne et petits fours en présence du gratin  de la fédération, d’anciennes gloires du Noble Art, des entraîneurs  endimanchés des clubs de la région et des boxeurs mis à l’honneur. Après un discours solennel prononcé par le président du Comité d’Ile-de-France, quatre piliers du Boxing Club de Choisy-le-Roi, parmi d’autres champions franciliens, reçoivent leurs prix au cours de la cérémonie. Ces trophées récompensent leurs performances de la saison 1979-1980. Autour de Monsieur Julien Teissonnières, notre défunt professeur, on reconnaît (de gauche à droite) : le poids moyen Abdel Ali Debah, le lourd Salah Ouhab (tous deux décrocheront le titre envié de Champion d’Algérie dans leurs catégories respectives), le talentueux mi-lourd Abdel Laidoudi (qui disparaîtra tragiquement quelques années plus tard) et le styliste invaincu Lakhal Djellal, super-léger d’exception. Abdel Ali et Lakhal brandissent la Ceinture du CIF, une prestigieuse distinction remise aux vainqueurs de la compétition éponyme.
Salah et Abdel ont chacun une coupe entre les mains, qui atteste aussi de leurs prouesses pugilistiques lors de la saison précédente. Redoutables combattants, ces quatre boxeurs ont écrit certaines des plus belles pages de l’histoire de notre club. Pardessus beige et serviette de cuir noire, Monsieur Teissonnières fixe l’objectif avec le regard du papa fier de ses ouailles. Je suis sûr qu’il pensait déjà à l’ouverture de la saison 1980-1981 qui démarrait la semaine suivante sur le ring du gymnase Max Rousiè à la Porte Pouchet.

Nasser NEGROUCHE

Pied-noir, poings nus : un témoignage bouleversant signé Michel Acariès

20 Mai

Officiellement, selon Flammarion, la maison d’édition,  ce sont des Mémoires. Rien de plus qu’un recueil de souvenirs personnels qui retraceraient  le parcours tumultueux d’une épopée familiale. De Bab-el-Oued à Las Vegas, comme l’indique scrupuleusement le sous-titre de l’ouvrage. Et il est vrai que, de son enfance en Algérie à sa réussite insolente aux Etats-Unis, Michel  raconte avec sa faconde habituelle, assaisonnée d’anecdotes souvent ahurissantes, la folle saga du clan Acariès. Sa destinée d’abord, indissociable de celle de son frère Louis,  ex-champion d’Europe des poids super-welters et des moyens. Mais aussi le courage de sa maman et, surtout, le rôle immense, décisif, providentiel de son père; socle moral et spirituel jamais égalé sur lequel Michel a fondé son élévation personnelle.
Un récit enfiévré (écrit avec  le concours du talentueux journaliste et auteur Pierre Ballester, ancien grand reporter à l’Equipe) qui transporte le lecteur, en 290 pages haletantes, de la cité populaire des Vieux-Moulins à Alger, aux suites VIP des hôtels de luxe de Vegas, capitale mondiale du jeu et de la fête. L’ancien grand manitou de la boxe tricolore dans les années 90 et 2000, alors l’un des plus puissants promoteurs de la planète raconte sans langue de bois les dessous de cet univers fascinant, ses secrets, ses codes et ses combines. « Même le boxeur – ce n’est pas un reproche – n’a qu’une vague idée de ce qui se trame en coulisse. S’il se doute que tout n’est pas catholique ou virginal comme dans un camp de louveteaux, il voit rarement au-delà de sa bourse. Pourtant, son combat dépend d’autres combats. Celui qui oppose notamment les managers, les promoteurs. Là aussi, les coups pleuvent », confie le faiseur de champions à la page 269.
Mais derrière ces lignes de vie tapageuses, entre gants de boxe, célébrités, dollars et champagne, ce sont trois lignes de coeur, plus intimes, qui résonnent en filigrane dans le texte, comme un doux murmure parmi les cris bruyants du public autour du ring. Trois ressentis personnels que je partage avec vous :

  • Le cri de détresse d’un enfant déchiré par la guerre d’Algérie, arraché à sa cité, son quartier, ses amis, son histoire… Prés de soixante ans après son écho se fait toujours entendre et la douleur est encore là, présente mais indicible. « Je n’ai jamais quitté l’Algérie, on nous a juste balancés dehors comme des sacs de charbon dans une cave »...
  • Le bouleversant chant d’amour au père, figure lumineuse et transcendante, audible pendant tout le récit pour qui sait l’entendre. Michel Acariès fils voue une reconnaissance et une admiration éternelles à Michel Acariès père. « On lui doit tout, absolument tout. C’est lui qui nous a guidés et c’est grâce à lui que nous sommes tombés dans la corbeille de la boxe ».
  • La fraternité fusionnelle, presque mystique, qui unit Michel et Louis, jumeaux de coeur et d’âme même si plusieurs années les séparent. « J’étais l’oeil de mon père, l’épaule de mon frère, et notre fusion s’apparentait à l’osmose de frères jumeaux, boxe ou pas boxe, bien que nous ayons six ans d’écart. Louis et moi étions du même sang, du même nom, de la même terre. Et de la même vie ».

Trois vérités affectives qui ont construit l’homme et alimenté sa soif de reconnaissance. A 70 ans, Michel Acariès reste dans sa tête ce garnement débrouillard et farceur qui galopait place des Trois-Horloges à Bab-el-Oued. La boxe, la gloire, les affaires ? Tout s’est passé comme dans un rêve. Qui n’a jamais effacé la déchirure originelle, la souffrance née de l’arrachement à sa terre de naissance. « La boxe, notre boxe, vient du plus profond, des batailles des entrailles, que notre condition de pieds-noirs, expulsés à coup de pompes aux fesses n’a pas apaisées ». 

Nasser NEGROUCHE

 

error: Content is protected !!