Quand la boxe tourne au cirque…

26 Août

Annoncée comme un énième « combat du siècle », la confrontation entre Floyd Mayweather, champion du monde de boxe anglaise dans la catégorie des poids welters et Conor McGregor, champion des poids légers de l’Ultimate Fighting Championship, cette nuit à Las Vegas, illustre l’inexorable dérive du Noble Art vers le spectacle de foire.

La boxe est K.O debout. Un genou à terre. Pas encore tout à fait morte, mais sérieusement atteinte par la nouvelle farce qui va se jouer, cette nuit à la T-Mobile Arena de Las Vegas, devant 20 000 spectateurs qui devront débourser chacun entre 500 et 10 000 dollars pour obtenir un ticket d’entrée. A ma gauche, l’Américain Floyd « Money » Mayweather, 40 ans, boxeur millionnaire, retraité des rings depuis septembre 2015 après son précédent et décevant « combat du siècle » contre le Philippin Manny Pacquiao, ex-champion du monde de boxe anglaise dans 5 catégories de poids différentes, invaincu en 49 combats comme le légendaire Rocky Marciano dans les années 50.
A ma droite, le fougueux Irlandais Conor « The Notorious » McGregor, 29 ans, star du MMA, détenteur d’une double couronne mondiale dans deux catégories différentes (en plumes et en légers), 24 combats (21 victoires, 3 défaites) dans sa discipline, mais zéro en boxe anglaise. C’est pourtant dans le respect des règles de ce sport que se déroulera, dans quelques heures, le duel entre les deux hommes.

Une juteuse bouffonnerie au retentissement mondial

Présenté comme un énième « combat du siècle », l’événement relève davantage d’une juteuse bouffonnerie savamment orchestrée par les promoteurs des deux camps. Des conférences de presse truffées de provocations scénarisées aux insultes millimétrées entre les deux champions en passant par l’hyper mobilisation de leurs fans sur les réseaux sociaux, c’est un remarquable plan média qui a été déployé pour donner à ce duel une dimension historique et un retentissement mondial. L’investissement, à coup sûr, promet d’être rentable : on parle d’1 milliard de dollars de droits TV et de recettes publicitaires ! Une manne pour le diffuseur, Showtime, qui a fixé à 89,99 dollars le prix du combat en pay per view (paiement à la séance). Les boxeurs, eux aussi, devraient décrocher le jackpot : entre 100 et 400 millions de dollars (selon le montant des rentrées TV) pour Mayweather et autour de 125 millions pour McGregor. Si l’argent coule à flots, la boxe, elle, ne sort pas grandie de cette mise en scène. Une fois de plus, sa crédibilité est mise à mal par la corruption de l’âme même du Noble Art.
Si, par le passé, des champions de boxe anglaise ont déjà affronté des combattants issus d’autres sports de combats (on se souvient notamment du combat surréaliste entre le légendaire champion du monde poids lourds Mohamed Ali et le lutteur japonais Antonio Inoki en juin 1976 ou, plus récemment de l’affrontement entre l’ex-champion de boxe des super-moyens et des mi-lourds James Toney et le champion de l’UFC Randy Couture), c’est  la première fois qu’un spectacle de ce type prend une telle dimension planétaire. Au point d’éclipser totalement des tablettes les vrais événements pugilistiques de boxe qui se déroulent en ce moment même.
Ainsi, qui parle des Français Sofiane Oumiha et Djamili-Dini Aboudou qui participent aux championnats du monde amateurs qui ont démarré hier à Hambourg ? Chez les pros, le choc Gennady Golovkin-Canelo Alvarez pour le titre mondial des poids moyens, qui se produira le 16 septembre prochain sur le même ring de la T-Mobile Arena de Las Vegas, est peu commenté par les médias trop occupés à vendre l’arnaque Mayweather vs Mc Gregor. Ce sera pourtant certainement LE combat de l’année. Mais pas le plus rentable…

Un modèle économique contraire aux valeurs de la boxe

Les vrais passionnés de boxe anglaise ne s’y trompent pas et la plupart d’entre eux ne feront pas de nuit blanche pour suivre la fanfaronnade qui sera diffusée par Canal Plus dans quelques heures. C’est surtout le grand public, pas forcément amateur de Noble Art en temps ordinaire, qui s’emballe pour l’événement. On est loin de l’engouement spontané et populaire que suscitaient, jadis, partout dans le monde, les oppositions attendues entre deux vrais champions de boxe. Les affiches faisaient rêver le public : Ali-Frazier, Hagler-Hearns, Duran-Léonard, Chavez-Camacho, De La Hoya-Trinidad, Tyson-Holyfield… En France, dans les années 80-90, la foule remplissait les salles lorsque les Rodriguez, Acariès, Mendy, Hamani, Winterstein, Tiozzo, Skouma, Jacob, Bénichou et tant d’autres figuraient au programme. Les promoteurs n’avaient pas besoin de recourir à des artifices de communication pour promouvoir les combats. On se levait avec plaisir, au beau milieu de la nuit, pour assister aux retransmissions des soirées américaines sur Canal Plus. La boxe rencontrait naturellement son public. Sans chichis, sans baratin.
Aux Etats-Unis, le modèle économique choisi pour rentabiliser les combats entre les plus grands champions repose depuis longtemps sur le pay per view . Cette formule est désormais la principale source de revenus des boxeurs. Les promoteurs ont donc tout intérêt à monter en épingle le duel Mayweather-McGregor alors même qu’il ne présente objectivement aucun intérêt sportif. Pour contourner cet obstacle, ils jouent la carte du spectacle, du bizarre, du drame qui peut surgir à tout moment, du lucky punch à ne pas louper et qui fera alors basculer le combat en faveur de l’un ou l’autre des boxeurs… Cette théâtralisation saute aux yeux dans les teasers diffusés pour annoncer la soirée. Les clips ressemblent à s’y méprendre à la bande-annonce d’une super production hollywoodienne. Les metteurs en scène du spectacle exploitent également à fond la fascination, un brin malsaine, qu’exerce sur le grand public cet affrontement entre deux combattants issus de sports de combats concurrents. C’est comme si on leur présentait un combat entre un tigre et un ours. Qui est le plus dangereux ? Qui sera le plus fort, le plus sauvage ? Qui l’emportera ? Pour beaucoup, le suspense est insoutenable. Ils attendent du résultat de ce combat une sorte de révélation métaphysique, une sorte de preuve ultime de la supériorité du tigre sur l’ours ou inversement…

Une beauté naturelle en noir et blanc

La vérité du combat. Copyright et crédit photo : Dominique Hervo.

L’excitation collective est comparable à celle qui animait autrefois les curieux venus assister à un combat entre un catcheur et un champion de karaté à la Foire du Trône. Rien à voir avec l’intérêt psychologique que fait naître un vrai combat de boxe dans l’esprit du public. Ce qui a toujours fait la force du Noble Art, c’est la loyauté de l’opposition et la vérité de la confrontation. Les combats « naturels » sont ceux qui mettent aux prises des champions d’égale valeur, des rivaux par le talent et les capacités. Alors seulement, l’incertitude authentique, celle qui donne à l’affrontement une vraie intensité dramatique est au rendez-vous. Ce sont ces combats (hélas trop rares…) qui ont, depuis toujours, écrit la légende de la boxe anglaise. Comment rester fidèle à cette exigence déontologique lorsqu’un boxeur chevronné comme Mayweather (invaincu en 49 combats) s’apprête à combattre, dans le respect des lois du ring codifiées par le Marquis de Queensubury en 1865, un débutant en boxe anglaise (0 combat), malgré ses titres en UFC ? Où est l’intérêt sportif d’une telle mascarade ?
Quel que soit le résultat de cette farce, l’image de boxe en ressortira ternie. La boxe n’a pas besoin de ce genre de fantaisie pour être grande. Elle est naturellement un spectacle de toute beauté. En noir en blanc, comme sait la saisir avec justesse le très talentueux photographe Dominique Hervo dans ses reportages poignants. La boxe est belle lorsque dans la solitude de leurs cœurs, deux hommes s’affrontent en toute vérité sur le carré de lumière. Pas pour l’argent, pas pour la gloire. Mais pour se transcender eux-mêmes. Pour la vie.

Nasser NEGROUCHE

 

2 Responses to “Quand la boxe tourne au cirque…”

  1. remini 04/09/2017 at 2210 24 #

    Bonsoir a tous,

    Le sport produit un spectacle ,le spectateur lui se réjoui des performances des athlètes. Mais derrière le rideau se cache une machine infernale:celle de l’économie des finances,qui écrase tous sur son passage.

    Il est encor temps aux fédérations de prendre leurs responsabilités avant qu’il ne soit trop tard.

  2. altosequanais 03/09/2017 at 909 52 #

    Bonjour à tous !

    Pour ma part, la boxe et plus généralement le sport professionnel n’a aujourd’hui aucun intérêt. c’est la société du spectacle.

    Je me souviens d’une interview du champion olympique Alain Mimoun, il disait que les derniers « vrais » jeux étaient ceux de 1956 année de son sacre, je trouvais ses propos un peu présomptueux mais avec le recul il ne devait pas être très loin de la vérité.

    Il y a encore dans certains sports amateurs hormis le foot ou l’hystérie c’est malheureusement généralisé, des séquences,des actions et des attitudes intéressantes.
    Pour le reste c’est affligeant, et plus pénible qu’autre chose à regarder et à suivre.

    Il faut saluer la très belle et vraie performance de Sofiane Oumiha, je lui souhaite d’aller chercher l’or olympique même si ce n’est plus les jeux de Mimoun 🙂

    Avec les championnats du monde amateur qu’il vient de gagner c’est symboliquement les deux titres qui ont encore un peu de sens aujourd’hui en boxe, à condition qu’il n’y ai pas de scandales de corruption dans l’arbitrage… affaire à suivre…

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